Vigile.net
« Il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses. » Milan Kundera
             
Vigile a besoin de votre appui, n’hésitez pas à contribuer.
Financement 2009
 18255$  91%  
Objectif : 20000$
Leçon d’histoire
À propos de la fondation de ce Canada
Gilles Ouimet
Tribune libre de Vigile
jeudi 3 juillet 2008      383 visites      1 message


Dans notre histoire, Canada n’a pas toujours voulu dire la même chose dans l’espace et dans le temps. Pour plusieurs, c’est particulièrement commode. Cela permet de dire n’importe quoi. Pour ce qui est du Canada que l’on fête le premier juillet, non, ce n’est pas Champlain qui en est à l’origine. Ce n’est pas parce que le grand explorateur a foulé le sol de ce qui allait devenir l’Ontario que cela en fait un père du Canada contemporain. À ce titre-là, il faudrait aussi ridiculement le proclamer fondateur des États-Unis puisqu’il y est aussi allé avant les premiers colons anglais. De plus, Champlain n’a même pas eu le titre de gouverneur n’en déplaise à ceux ou celles qui le place dans leur lignée.

Le Canada actuel, celui de 1867, est une création des milieux d’affaires et des magnats du chemin de fer du Canada-Ouest (Ontario) et de la bourgeoisie d’affaires de Montréal. Officiellement, on parle des 33 Pères de la Confédération qui, à Charlottetown puis ensuite à Québec, ont rédigé ces 72 Résolutions qui allaient devenir essentiellement l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, cette loi anglaise que l’on a « canadianisée » en 1982 selon une démarche toujours pas entérinée depuis par les gouvernements du Québec même les plus fédéralistes.

On parle également de John A. Macdonald et de George-Étienne Cartier comme étant les hommes politiques qui ont scellé ce pacte entre les deux peuples fondateurs, notion aujourd’hui périmée voire même politiquement incorrecte. Macdonald était un Orangiste sinon repenti du moins passablement adouci qui voulait un gouvernement unitaire. Mais il a vite compris que sans se convertir au fédéralisme en accordant un minimum de pouvoirs aux provinces, il n’arriverait à rien. Il a donc mis un peu d’eau dans son vin en acceptant le principe d’une fédération.

Il a cependant pris ses précautions. Le système échafaudé est très centralisé. Le gouvernement fédéral est très fort. Il a l’essentiel des revenus et des pouvoirs d’ordre économique. Il possède aussi un droit de désaveu sur les lois provinciales et il s’assure que tous les pouvoirs non mentionnés dans la constitution (pouvoirs résiduaires) seront automatiquement attribués au gouvernement central au fur et à mesure de leur apparition. Ce système considère les provinces comme de simples succursales. L’offensive se porte même sur le vocabulaire. On parle d’une confédération ce que le Canada n’est pas, une confédération étant par définition une association d’états pratiquement autonomes.

Quant à Cartier, il était un patriote très adouci, beaucoup plus repenti en fait. Quand il avait écrit, dans les années 1830, son « Ô Canada, mon pays, mes amours », il ne chante pas le Canada que l’on croit mais plutôt celui des Patriotes de 1837-38, plus proche de Champlain, celui-là.. Mais en 1867, il est passé aux antipodes. Il est le lieutenant québécois de Macdonald et surtout, l’avocat du Great Trunck Railway. Conscient que ses compatriotes n’accepteront jamais un état unitaire, il met, lui, un peu de vin dans son eau et devient le propagandiste de cette fédération très centralisée.

Comment fut accueilli ce projet de constitution de 1867 ? Dans trois des quatre provinces, cela ne passa pas comme lettre à la poste. La mode n’étant pas aux consultations populaires, la nouvelle constitution fut soumise aux législatures des futures provinces. Au Canada-Ouest (Ontario), ce fut presque unanime : 54 contre 8. L’Ontario y a tout à gagner. Elle est la province la plus populeuse et pourra se permettre de battre la mesure dans le nouveau pays.

Au Nouveau-Brunswick, le gouverneur étant récalcitrant, le projet ne fut même pas soumis aux voix. Mais comme l’Angleterre tenait à cette union des colonies, elle muta le dit gouverneur à Hong Kong et en nomma un autre plus complaisant. Mais aux élections qui suivirent, la population élit une majorité opposée au projet. Finalement, la perspective des avantages économiques reliés au chemin de fer et la peur entretenue d’une possible invasion fénienne en provenance des États-Unis firent que le Nouveau-Brunswick entra dans le rang.

En Nouvelle-Écosse, après un peu de tordage de bras, le projet fut accepté mais aux premières élections qui ont suivi la création du Canada, la presque totalité des députés étaient des sécessionnistes. Le leader de cette bande de séparatistes, Joseph Howe, a obtenu un peu plus tard un poste important à Londres. Après quelques aménagements mineurs, la Nouvelle-Écosse mit fin à ses velléités d’indépendance.

Au Québec, comme d’habitude, ce fut un peu plus ambigu. À l’époque, il y a deux partis politique au Canada-Est. Il y a les Bleus, le parti des financiers et des magnats du chemin de fer favorable au projet. Ce parti bénéficie en plus du soutien indéfectible du clergé. Le clergé, défenseur de la langue et de la foi, prend le risque de s’engager dansla risquée avenue de la minorité. Il prend un risque calculé. La nouvelle union ne l’enthousiasme pas outre mesure mais il a encore plus peur des idées radicales du Parti Rouge concernant la laïcisation, la séparation de l’Église et de l’État, l’école publique, en bref toutes ces idées avancées par ces libres-penseurs qui heurtent de plein fouet un haut clergé souvent plus catholique que le pape. Le Parti Rouge, teinté d’anticléricalisme, rejette le projet de Confédération parce qu’il le trouve trop centalisateur, un gouvernement unitaire déguisé en fédération et à long terme néfaste pour le Québec. Les Rouges se battent donc contre l’argent et les dirigeants religieux qui ne se privent pas d’entrer dans la mêlée. C’est l’époque où le ciel était bleu et l’enfer rouge.

La lutte fut serrée. Il fut de 37 à 25 en faveur du pacte fédératif. Une majorité claire finalement. Mais une étude plus détaillée des résultats peut s’avérer intéressante. Si l’on tient compte des députés francophones seulement, la marge rétrécit à 27-22. Encore plus intéressant se révèle l’examen des comtés à majorité francophone. Il y a 25 comtés qui ont approuvé le projet contre 24 qui l’ont refusé. Les comtés francophones de la grande région de Montréal se prononcèrent contre à 13 contre 11. Ceux de Trois-Rivières furent également opposés, 4 contre 3. Finalement, ceux de Québec, et bien oui, furent en faveur à 12 contre 7. La région de Québec et la minorité anglophone ont donc fait nettement pencher la balance comme cela s’est produit il n’y a pas si longtemps. L’ambivalence des francophones leur a, comme plusieurs fois par la suite, joué un vilain tour.

C’est ainsi que fut fondé le Canada de 1867, sans grand enthousiasme sauf en Ontario. John A. Macdonald est satisfait, le gouvernement central est fort et les provinces, des créatures bien soumises. Il s’apprête à amorcer un très long règne comme premier ministre. Quant à Cartier, bientôt compromis dans le Scandale du Pacifique, il s’apprête à mourir tristement à Londres. Le Québec qu’il laisse alors représente un peu plus de 30% de la population canadienne et 25% des provinces, deux proportions qui vont continuellement s’amenuiser avec le temps. On attend que ce régime qu’on lui a tellement vanté fasse ses preuves. Cela ne tardera pas mais pas nécessairement dans le sens qu’on s’y attendait.

Indéniablement, nous sommes à des années lumières de Champlain. Affirmer que Champlain est un fondateur de ce Canada-là ou que le Québec est à son origine, c’est pousser l’enthousiasme nettement trop loin. Une récupération grossière ? Sûrement. Par contre, affirmer que ce Canada est en quelque sorte un mariage de raison n’est probablement pas loin de la vérité.

— Envoi via le site Vigile.net (http://www.vigile.net/) —




Suggérer cet article par courriel

Envoyer un message privé à Gilles Ouimet



Vos commentaires:
  • À propos de la fondation de ce Canada
    4 juillet 2008, par Pierre Bouchard, Escoumins

    Merci M. Ouimet,

    ce genre de rappel pourrait sembler redondant et sans utilité pour certains, mais je crois au contraire que c’est ce qu’il faut répéter et répéter encore. Si Vigile était une émission télé, ce genre de volet d’enseignement de l’histoire devrait être diffusée aux heures de pointe.



29 novembre

IPSO - dîner-rencontre avec Gilles Duceppe



Vigile sur Facebook


Financement de Vigile 2009

Le tirage des Fêtes

du 1er novembre au 31 décembre
  • Objectif 2009: 20000$
     18255$  91%  
  • Pour contribuer en ligne 
         Nom:
    Courriel:
    Adresse:
       Anonyme
    Montant: $

  • Contributions récentes :
    20/11 Bernard Gilles Grenier: 50$
    20/11 Louis Blanchet: 30$
    18/11 Claude Morin: 50$
    18/11 Annie Autonès: 100$
    18/11 Giselle Chagnon: 25$
    18/11 Giselle Chagnon: 25$
    17/11 Jacques Vaillancourt: 40$
    Toutes les contributions
  • Merci beaucoup! -Vigile.net