
Je tiens à remercier personnellement toutes les personnes qui ont contribué à Vigile à la suite de l’appel que je vous ai transmis au nom de la Société des Amis de Vigile depuis le début de l’année, et je rappelle à tous ceux qui ne l’ont pas encore fait qu’il ne faut jamais remettre au lendemain ce que l’on peut faire le jour même. D’autant plus que... plus tard, il pourrait être trop tard.
Je ne vous dis pas cela pour vous alarmer inutilement, je vous le dis parce que c’est vrai. Vigile est un miracle, et les miracles, comme les roses, vivent « l’espace d’un matin » (Malherbe) à moins qu’on en prenne soin. Un miracle, c’est un feu qu’il faut alimenter tous les jours. Si on le néglige ou on l’oublie, il s’éteint, et ne restent plus alors que des cendres froides.
Dans la mythologie classique, le feu est purificateur. L’adjectif « pur » tire même son étymologie du mot grec « πύρ » qui signifie « le feu ». Dans l’esprit de Bernard Frappier, Vigile devait contribuer à maintenir la flamme, éclairer la voie, et purifier nos coeurs et nos moeurs. Je vous laisse le soin de déterminer si, et à quel point - si vous répondez par l’affirmative - il a réussi.
Mais quoiqu’il en soit, l’objectif n’a rien perdu de sa pertinence et de sa noblesse, et c’est pourquoi j’ai assumé la relève au décès de Bernard. Je vous invite à faire votre part... pendant qu’il en est encore temps.
L’an dernier, pour vous remercier d’avoir répondu à l’appel en si grand nombre et de façon si enthousiaste, je vous avais raconté une anecdote en lien avec un sujet dont Vigile avait abondamment traité au cours des mois précédents, la mafia.
À la recherche d’un autre sujet cette année, je me suis laissé guidé par l’article de Yves Claudé qui a jugé nécessaire d’attirer notre attention sur le décès de Lawrence Lepage dans la Nuit de Noël . Ayant connu Lawrence Lepage il y a très longtemps, j’avais écrit le commentaire suivant à la suite de son texte :
M. Claudé,
J’ai connu Lawrence Lepage au milieu des années 1960. Les hasards de la vie nous avaient réunis l’espace d’un été, à Saint-Jean-Port-Joli dans l’atelier-école du sculpteur Jean-Julien Bourgault, transformé pour la circonstance en boîte à chanson où le folkloriste Jacques Labrecque présentait son spectacle.
Labrecque et sa conjointe de l’époque étaient des amis de mes parents, et ils m’avaient offert de passer un mois avec eux pour prendre l’air à la campagne et m’initier à l’univers de la scène pour lequel ils estimaient que j’avais un certain talent.
Lawrence Lepage était le guitariste, et j’y allais de mes petits conseils pour la mise en scène du spectacle. J’aurai l’occasion bientôt de revenir sur cette expérience ici sur Vigile.
Comme Lepage et moi étions devenus copains, il ne manquait jamais de me donner un coup de fil lorsqu’il était de passage à Montréal, et il est rapidement devenu un habitué de la table familiale que mes parents ouvraient volontiers à tous les oiseaux tombés en bas de la branche que je leur ramenais. Lawrence Lepage était un de ceux-là.
Je me souviens de cette fois où ma mère avait fait un cassoulet, un plat que Lawrence ne connaissait pas mais qui lui était apparu avoir des ressemblances frappantes avec les fèves au lard, et ma fois, il aimait ça. Au point d’en reprendre à quelques reprises. Sans doute affamé, et ne pouvant y résister, il avait demandé à ma mère, en tendant pour la troisième fois son assiette, si elle pouvait bien lui resservir de ses bonnes « binnes »...
Parti étudié en Europe quelques années, je l’ai complètement perdu de vue, jusqu’à ce que j’entende récemment une de ses chansons. Et le voilà mort... Votre témoignage me fait le redécouvrir. Merci !
Richard Le Hir
En fouillant ma mémoire avec l’aide de Google, je suis parvenu à préciser l’année où j’avais ainsi passé une partie de l’été à Saint-Jean-Port-Joli. C’était en 1962, et je m’en souviens parce que Réal Caouette, le chef du Crédit Social (un parti fédéral) au Québec, venait tout juste de réussir l’exploit de faire élire 26 députés, grugeant à la fois sur le Parti Progressiste-Conservateur de John Diefenbaker et sur les Libéraux de Lester B. Pearson.
Les Créditistes avaient remporté le comté de Montmagtny-L’Islet où se trouvait justement Saint-Jean-Port-Joli. Le vainqueur s’appelait Jean-Paul Cook , et il fut défait un an plus tard lors de l’élection générale suivante. À cinq ans du centenaire de la confédération canadienne qui allait être célébré en grandes pompes en 1967 à l’occasion de l’Expo 67, Jean-Paul Cook n’avait rien trouvé de mieux comme slogan électoral que celui-ci : « Ça fait 100 ans qu’on mange de la marde, c’est l’temps qu’on s’engage un bon Cook ». Authentique ! Des choses pareilles, ça ne s’invente pas !
En 1962, Saint-Jean-Port-Joli, c’était très loin de Montréal. Il faut avoir à l’esprit que la 20, aujourd’hui connue sous nom d’« Autoroute-Jean-Lesage », était encore en construction à cette époque-là. Lorsque je raconte à mes enfants que jusqu’en 1959, la route de Drummondville au Pont de Québec sur la Rive-Sud était en gravelle, ils ont peine à me croire et s’imaginent que je les mène en bateau.
C’était loin en distance, et c’était aussi loin dans le temps. Les mentalités étaient moins évoluées qu’à Montréal. La télévision ne se rendait pas encore partout, et le clergé en menait large. Du fait de la renommée et du progressisme des sculpteurs de la famille Bourgault et de la présence estivale de plusieurs membres de la communauté artistique de Montréal, Saint-Jean-Port-Joli attirait déjà à cette époque une importante clientèle touristique, et c’est ce qui avait convaincu Jacques Labrecque de s’y produire en spectacle pendant l’été.
Le jeune montréalais que j’étais (j’avais alors 15 ans) allait y découvrir un Québec que non seulement il ne connaissait pas, mais dont il ne soupçonnait même pas l’existence, et c’est par la politique qu’il allait le faire.
En effet, il faut savoir que le Crédit social au Québec a toujours été un phénomène essentiellement régional et rural, qui n’est jamais parvenu à s’implanter en milieu urbain. En fait, les « gens de la ville » se montraient plutôt condescendants à l’endroit de ces paysans qui adhéraient à des thèses aussi simplistes que celles du Crédit Social. À quinze ans, le réflexe de ricaner est beaucoup plus prompt que celui de chercher à comprendre, et je n’échappais pas à la règle.
Un après-midi que j’errais dans l’atelier-école de Jean-Julien Bourgault entre deux répétitions, j’étais tombé sur la machine qu’il utilisait pour imprimer ses chèques d’entreprise. C’était une vieille « Paymaster » sur le devant de laquelle on faisait glisser des touches pour les arrêter sur les chiffres correspondant au montant du chèque. Lorsque cette étape était franchie, il fallait encore placer un chèque dans la fente prévue à cet effet à l’arrière de la machine, et appuyer sur une manivelle pour l’impression et la perforation en trois couleurs, rouge, bleu et noir.
Le gamin que j’étais était bien impressionné par le caractère officiel que ce procédé conférait à n’importe quel bout de papier. C’est alors que germa dans mon esprit un projet diabolique. J’allais profiter du fait que Réal Caouette avait promis à tous les Canadiens un « dividende social » de 100 $ (pas loin de 10 000 $ en argent d’aujourd’hui) pour imprimer des chèques de 100 $ et chercher à les utiliser pour payer dans les magasins et restaurants.
De ma plus belle écriture, j’avais imité la présentation des billets de banque et inscrit Banque du Cacanada (sic). Puis, à l’endroit où apparaît normalement la signature du gouverneur de la banque, j’avais signé Royal Cacahuète pour me moquer de Réal Caouette.
Et bien vous n’allez pas me croire, mais figurez-vous que j’allais avoir le choc de ma vie (alors bien courte) lorsque je me fis demander à la caisse dans trois ou quatre établissements, « C’tu bon, ça ? ». Et si je n’avais pas éclaté à chaque fois d’un fou rire irrépressible, je serais entré dans la légende à la rubrique « faux-monnayeurs ».
Inquiet de mon succès et mesurant tout à coup la portée de mon mauvais coup, j’avais prestement mis fin à l’opération en priant très fort qu’elle ne vienne pas à l’oreille des autorités.


